ΑτΗεΝες
J'ai rien pensé, j'ai juste visé
le café.
La Grèce j'en avais aucune
image, aucune idée.
C'est bleu, ça sent les épices et l'alphabet, je comprends rien. La musique me dit quelque chose. Je suis loin.
Enfin.
αγάπη
ταξίδι
Καφές
Γεια σου
Athènes, c'est apprendre la violence ?
En Suspens

dans le bleu
Et puis une nuit
entrer
dans Exarchia.
Le chauffeur de camion qui m'a amené de Patras est un physicien qui a perdu son taf il y a 10 ans, avec la crise de 2008. Depuis il fait chaque jour l'aller-retour pour le port de Patras et quand il peut il prend des stoppeurs.
Aki. 
Il est étonné que je veuille aller à Exarchia. Ça le rassure pas, il préfère me déposer devant la porte de l'immeuble où je suis attendue.
Je suis contente que mon ami habite ce quartier que j'ai hâte de découvrir. 
Au début je ne sors pas d'Exarchia. C'est un triangle de ruelles, les arbres sont en fleurs, les lampadaires cassés, la nuit est douce et habitée. Je plane de découvrir un lieu qui me parle. Entrer dans Exarchia c'est se laisser border de graffiti, se laisser rassurer par eux, croire qu'ici c'est possible, de trouver des alliés, de se reposer, de respirer, enfin. Pas de flics, pas de banque. Beaucoup de gens assis par terre, de la musique, des bannières, des maisons délabrées, des librairies et des cafés.
Je ne connais rien, j'espère beaucoup et fantasme des puissances renversantes.
Chaque soir les odeurs de lacrymo, cette ambiance de fête, du feu parfois. Des rassemblement de gens qui portent des bâtons, vêtus de noir, un bandana qui cache le visage. Je suis tellement contente d'être là. Je suis une touriste, curieuse, avide. Je marche dans les rues, je désire un monde qui semble possible. Peut-être même suis-je arrivée là où j'espérais tant me trouver. Enfin. Comme un soulagement. Ici pourrait commencer la vie. Sans peur.
Comment rencontrer ce monde ? Je ne connais personne. Marcher, regarder, écouter, désirer. Les manifs passent, les cris se lèvent, les corps courent, les motos crissent, les bouteilles éclatent et moi je reste là à me promener sur le bord, au loin, comme au spectacle
Je bois des cafés dans les cafés, ça je sais faire. Je taxe des clopes et engage la conversation. Je grapille quelques informations. Je suis un cours de grec dans un centre social marxiste-léniniste. C'est un lieu ouvert aux immigrés, les cours sont quotidiens, gratuits. Il y a du monde, de partout, immigrés plus pauvres, immigrés plus riches, de tous les continents. Je suis un gars kurde rencontré là dans un autre centre social, anarcho-communiste celui là, avec aussi des cours, mais surtout un bar, des concerts, des conférences. On joue au Tavli, version grecque du backgammon. Je suis contente de rencontrer des gens qui comme moi sont curieux d'Exarchia. Mais comme moi ils sont nouveaux, ne savent pas me dire "viens, je vais t’expliquer, l’entrée est par là". Je fais des shifts au bar, je participe à la cuisine, j'aide pour les travaux sur la terrasse, je casse un mur, en peint un autre. La bande avec qui je traîne ce sont des turcs et des kurdes, parfois les deux. Des réfugiés politiques. Je suis curieuse de leurs histoires, mais ils ne me la racontent pas. Je sais qu’ils ont été emprisonnés à leur arrivée en Grèce et puis qu’ils ont vécu dans le camp Kurde à Lavrio. Mais le soir on boit, on rit, et parfois quand ils discutent, c’est en turc, et moi je ne comprends rien. Je demanderai souvent, mais je n'apprendrai jamais leurs histoires. 
Doucement je me fais prendre dans la vie nocturne, dans les rendez-vous aux tavernes, aux babillages avec des étrangers, d’autres, comme moi des touristes, mais qui ne viennent pas pour la première fois. Les histoires se disent alors en anglais, j’apprends les accents différents. Des histoires militantes tintent entre les verres vides et les clopes à rouler. Ce qu’elle reste loin cette vie pleine et courageuse. Boire et fumer, je sais déjà et je crains de rester coincée là, entre fête et fantasme.
Je ne veux pas sortir d'Exarchia. Parfois je marche un peu plus loin. Un soir, on me parle d'une projection dans un lieu, dans un autre quartier. Je suis motivée à y aller. Je descends et parviens jusqu'au grand boulevard, je marche longtemps, les rideaux de fer sont baissés, les rues sont sombres, les voitures roulent vite. Je me sens comme dans le brouillard, tout est nouveau et c'est l'obscurité. Je perds mon sens de l'orien-tation. Je ne sais pas où je suis et j'ai peur. Sans reperds, dans cette ville, tout d'un coup grande, il me semble que je ne trouverai jamais mon chemin et le vertige me prend. Je ne sais même plus par où se trouve Exarchia. Quelqu'un m'indique la route à suivre. C'est si proche. Je m'en-gouffre et respire à nouveau. Je retrouve une obscurité plus douce, qui m'enlace et me berce, de tous ces mots, de tous ses morts.